LE PETIT JOURNAL

Une fenêtre s'ouvre sur ce qui se passe à l'atelier d'écriture Boris Vian
conduit par Anne Kail

Quelques participants : Jean-Pierre Béchu, Émeric d'Hautefeuille, François Perrard et François Toché sont heureux de vous présenter des extraits de leurs textes. Si à la lecture de ces lignes, vous souhaitez leur adresser quelques mots, ils en seront très contents !

Réfléchir, imaginer, créer, écrire bien sûr, voici ce que cet atelier d'écriture offre. Au premier trimestre trois grands thèmes ont été proposés à la réflexion des participants : le temps, l'espace et les êtres-humains. Rien de moins ! qu'ils ont passés au crible de leur raisonnement. Et ce fut particulièrement intéressant !

Chacun connait bien sûr la définition de ces notions, chacun connait ce que la science, l'esthétique, la philosophie, la psychologie, peuvent en dire. Pour l'un, le temps est mystère, quand pour l'autre, il est poésie. Et si finalement le temps n'incline pas à un sentiment particulièrement amical, car comme dirait Pierre de Ronsard " Le temps s'en va, le temps s'en va, madame ; las ! Le temps, non, mais nous nous en allons " l'espace, lui, séduit.

Ainsi tous les participants ont été invités à réfléchir et à écrire sur ce que le temps, l'espace leur inspiraient. Pour cela, il leur fallait trouver un questionnement. Questionnement personnel.


Jean-pierre Béchu aime les Lois de ce monde. Comme un ingénieur, il cherche à connaître les principes qui régissent les actions et voici qu'il se demande : " Quelles sont les lois qui régissent le temps ? " Comment la vie fait-elle pour croître si efficacement ?

Jean-Pierre Béchu
Pensum sur le temps.

" Tu n'es qu'un maillon de la chaîne,
" Tu n'es qu'un maillon de la vie,
" Un atome de joies, de misères,
" ….. Et puis on t'enterre,
" Et puis c'est fini !
"! Par les temps qui courent, est-ce que j'aurai le temps de le faire à temps ?
Sur le Temps…. !

" Quelles sont les lois qui régissent le temps ? " Je me demande si ce sont les mêmes lois qui nous font explorer depuis la multiplication cellulaire dans l'embryon, avec duplication de chaque cellule à une vitesse que l'on a du mal à imaginer, observant la création d'une cellule vivante, capable de transmettre la vie - et ceci à raison de dizaines de milliers d'unités par seconde, je crois. Mais où la vie prend-elle les molécules nécessaires pour croître ainsi ?

Allons allègrement à l'autre bout de l'échelle des temps, les temps géologiques, où des centaines de siècles sont nécessaires pour voir évoluer les molécules, qui sans changer de nature, vont s'arranger autrement, former un autre ensemble que nous appellerons une roche.

Où se situe dans ces échelles de temps le nôtre, celui que nos ancêtres ont découpé en veilles, décades, puis nettement plus tard en heures…..Tiens, je me demande qui a décrété la minute sexagésimale, et puis au-delà la seconde ! Le Larousse ne dit rien là-dessus ! Le temps, nous disent les physiciens, est l'une des dimensions au même titre que les distances. Tiens, on dit bien - pourtant - une certaine distance de temps Alors y a-t-il des lois là-dedans !
Les lois, moi je préfère celles de la mécanique, celles qui actionnent le ressort de la montre, bon maintenant c'est plutôt le mouvement alternatif d'une bascule électronique qui dit - comme le Belge qui vérifie son clignotant : - Tiens, ça marche, - ah non, il s'est arrêté, - ah si, le voilà qui repart, - le revoilà en panne, - C'est jamais pareil ! C'est ça la loi qui régit les clignotants : un jour c'est l'un, un jour c'est l'autre, sauf que ça défile à raison de je ne sais plus combien de milliers de fois par seconde dans le cristal qui régit ma montre.

La cosmologie nous apprend que nous vivons dans une étroite fenêtre de la chronologie planétaire, où la stabilité de la planète que nous habitons a rendu la vie possible, ça peut basculer complètement dans un climat torride sous l'effet d'un battement d'aile de papillon, paraît-il, générateur de catastrophes sur le climat !
Alors, le temps, c'est aussi le climat, les circonstances ( c'est-à-dire les lois ! ) qui nous ont permis de naître et de vivre, avant de disparaître en laissant la place à peut-être d'autres créatures ? Autrement dit, tout ce qui nous permet de vivre !

Quand on dit " le temps qu'il fait ", là tout le monde comprend qu'on parle du climat, et que si l'on dit " le temps qu'il faut ", on est dans la chronologie,--- on demande au client, on demande au patron un créneau temporel suffisant pour l'exécution d'une tâche ! Il n'y a qu'en français qu'on peut faire ce jeu de mots, les autres langues ont des substantifs différents pour mieux se comprendre--------- J'arrive à la fin de mon crayon qui refuse d'aller plus loin, il a fait son temps !

Merci ! Je savais que vous diriez : Bravo pour la chute ! "


Mais quand un questionnement vous tient, il ne vous lâche plus, Jean-Pierre a donc voulu réfléchir plus avant sur ces fameuses lois qui régiraient le temps et il a poursuivi sa quête :

" Alors, les lois qui régissent le temps ! Elles sont de plusieurs ordres, je veux dire de plusieurs échelles de grandeur. La plus courte est-elle celle qui régit la multiplication cellulaire, par laquelle des milliards de molécules, dans des millions de cellules, se mettent en ordre sous l'impulsion d'ordres divins, disent certains, d'instructions contenues dans la cellule diront d'autres, sous la forme de code génétique contenant des milliards d'instructions, quelqu'un les y a bien mises un jour, non ?
Second ordre de grandeur, la vitesse de fonctionnement de l'informatique, celle que je retrouve dans le fonctionnement de la montre à quartz ! Les progrès incessants de l'informatique raccourcissent continuellement les vitesses de calcul, se rapprochant, nous dit-on de l'ordinateur à base de molécules dont l'équilibre bascule aussi vite que dans le fonctionnement de la vie. On va rejoindre les mécanismes propres à la vie et en plus les savants craignent que la machine n'arrive à nous remplacer dans des fonctions de plus en plus poussées de la vie de tous les jours. Alors, plus besoin de penser, la machine va le faire pour nous, même si elle sait déjà exécuter ce que pour le moment nous savons encore lui dicter !

J'avais changé d'échelle, pour encadrer par l'autre bout ce qui reste à l'échelle humaine. C'est la cosmologie qui nous donne des temps de pendule se mesurant en milliards d'années pour voir apparaître l'agglomération de protons, puis de molécules sur le chemin de la création des galaxies, puis des étoiles au sein de celles-ci. Nos planètes arrivent alors, attirent les poussières célestes et voilà un système solaire qui apparaît, des températures qui varient avec les réactions nucléaires au sein de notre soleil, des planètes qui refroidissent suffisamment pour que la vie puisse y apparaître…..
Là, on a le droit d'apparaître, car la vie est passée de la bactérie-cellule unique à un complexe que l'environnement va permettre de diversifier. Coucou, l'homme apparaît, que ce soit par créationnisme ou par adaptation évolutive, peu importe, on est là !

Alors laquelle de ces lois qui régissent le temps est la plus importante ?
Toutes, moi je dirais, il s'agit de la même, avec des échelles différentes.
On est parti des bosons, paraît-il pour voir constituer les premiers éléments de la matière, celle-ci est apparue sous toutes ses formes successivement, jusqu'à commencer à constituer des molécules, quand la température l'a permis, des cellules se sont constituées et puis se sont combinées au point de constituer la vie.
Des organismes étant apparus, la sélection, ou l'adaptation ont conduit à la complexité de la vie, et puis nous voilà, il paraît, d'après certains, que nous constituons la phase la plus évoluée de la vie ! Et s'il y avait plus loin que l'homme ! Au-delà de la pensée, des êtres immatériels n'existent-ils pas, les ordinateurs permettent de créer des " avatars " de la vie virtuels. Il n'y a plus qu'à imaginer que les machines capables de penser vont jouer à créer leurs vies fictives ; au bout de quelques mises au point elles n'auront plus besoin de nous, vivrons fictivement et c'en est fini de l'homme ! Plus besoin de nous !

Ah c'est chouette de nous pousser à méditer ! Où allons-nous ? "


Le temps a un allié, c'est l'espace. Ainsi après cette étude du temps, nos plumes ont été invitées à se concerter sur la notion d'espace. Et pour tous l'espace, c'est le grand, le non limité, ce n'est pas le petit.

Les participants ont des souvenirs vifs d'espace. L'Amérique et ses somptueuses réserves d'espace. Un américain dit de son pays " Nous avons ce pays d'une beauté incroyable, particulièrement dans l'Ouest. Le décor, les dimensions des paysages de l'Ouest sont bouleversants, on a la sensation que cet espace s'étend jusqu'au bout de l' univers. L'espace est le thème de l'Amérique. " L'espace inspire de belles images, telle celle-ci de Leconte de Lisle qui raconte le désert : " Et le grand ciel cuivré sur l'étendue immense ! "


L'espace tout en séduisant vient toucher. François Toché qui vécut au bord de la Garonne en garde une forte empreinte, quand un jour l'espace est venu le chercher :

" Un souvenir particulier m'est resté de ce grand fleuve quand un jour je pus l'admirer au coucher du soleil, miroitant dans le lointain, dessinant une large courbe au milieu du paysage du Bordelais ; le spectacle était grandiose. "

Et il raconte, le vin sur les rives de ce fleuve... Il raconte sa maison de famille, refuge, tertre stratégique pour voir l'espace, les courbes de cette Garonne. Il raconte encore la Garonne isolée, sans d'autres visiteurs que les baigneurs des beaux jours, et les quelques pêcheurs qu'elle autorise. Le texte est bref, l'émotion réelle.

François Toché
Quiétude et Sérénité

" La rive gauche de la Garonne est escarpée, la rive gauche plate ; les vins sont ainsi appelés Graves ou Sauternes rive gauche, Premières Côtes de Bordeaux sur la droite.
Notre maison de famille est située dans les Côtes, à peu de distance du fleuve, elle domine l'étendue de l'Entre-deux-Mers, et l'on peu deviner au loin la forêt des Landes.
Toute ma jeunesse s'est passée ici, aux grandes vacances, jusqu'à la guerre, où l'ensemble de la famille s'y trouva repliée pour un temps. Notre occupation favorite était la pratique de la bicyclette et l'ensemble des environs que nous parcourions nous devint ainsi familier. Nous aimions bien en particulier la proximité de la Garonne et allions jusqu'à nous y baigner aux temps chauds.
La Garonne : le fleuve est large et donne une sensation de puissance tranquille ; peu ou pas de trafic, les bateaux sont rares, seuls quelques chantiers marins se trouvent en bordure, quelques carrelets, filets ronds au bout de leur perche, sont là pour la pêche.

Un souvenir particulier m'est resté de ce grand fleuve quand un jour je pus l'admirer au coucher du soleil, miroitant dans le lointain, dessinant une large courbe au milieu du paysage du Bordelais ; le spectacle était grandiose. "



Autre participant, autre vision. Celle de François Perrard qui propose une synthèse. Vision pragmatique. Vision très forte. Le trait est vif et efficace.

François Perrard
Synthèse

" Le temps est une donnée qui pour moi, depuis quelques années, est devenue obsédante. Je ne tolère plus d'arriver en retard à un rendez-vous, et accepte mal que la réciproque ne soit pas admise par les personnes qui viennent me voir.
Sans doute est-ce parce que les années qui me restent à vivre sont de plus en plus comptées, alors que pourtant j'aimerais bien battre des records de longévité au sein de ma famille, sans trop croire d'ailleurs que cela soit possible !

Quant à l'espace, j'en garde toujours la même perception. Il m'entoure, je le traverse, je l'apprécie. Avec les moyens de transport actuels, il est de plus en plus à ma portée... "


Et puis finalement notre chemin de réflexion et d'écriture d'essais s'est penché sur les habitants de l'espace et du temps : les êtres humains.
Et comme le souligne François Perrard, s'intéresser aux êtres humains, c'est s'intéresser à la chaîne du temps et de l'évolution et se poser cette fameuse et inlassable question : les êtres humains sont-il meilleurs au 21ème siècle que ceux des siècles précédents ? Et ceci est tout un programme.

François Perrard
Synthèse

" Le temps est une donnée qui pour moi, depuis quelques années, est devenue obsédante. Je ne tolère plus d'arriver en retard à un rendez-vous, et accepte mal que la réciproque ne soit pas admise par les personnes qui viennent me voir. Sans doute est-ce parce que les années qui me restent à vivre sont de plus en plus comptées, alors que pourtant j'aimerais bien battre des records de longévité au sein de ma famille, sans trop croire d'ailleurs que cela soit possible !

Quant à l'espace, j'en garde toujours la même perception. Il m'entoure, je le traverse, je l'apprécie. Avec les moyens de transport actuels, il est de plus en plus à ma portée.

Reste l'être humain, et là, c'est à tout un monde que je m'adresse.
Ai-je un peu plus d'expérience pour apprécier la valeur ou les sentiments des personnes que je rencontre ? Je ne sais. Je constate d'avantage qu'autrefois que, sauf pour quelques rares exemples, je lis bien sur le visage des gens les sentiments qu'ils éprouvent ou qu'ils veulent me dissimuler en me causant. Ces quelques rares exceptions sont les escrocs, reconnus ou non.
Je suis d'avantage porté à considérer qu'hommes et femmes sont, plus qu'autrefois, enclins à penser à leurs propres problèmes, sans trop se soucier de ceux des autres, l'égoïsme étant devenu de nos jours le péché universel. Mais il y a heureusement de brillantes et assez nombreuses exceptions. Les problèmes des malheureux sont sans doute mieux perçus et découverts qu'autrefois, ce qui ne veut pas dire mieux résolus qu'autrefois.
J'ai souvent honte d'être " un favorisé économique ", alors que tant de gens ne le sont pas et que je ne consacre qu'une trop faible partie de mon temps et de mon énergie à aider les plus malheureux.
Je ne suis pas trop tenté de penser que la génération suivante ne vaut pas la mienne, me rappelant que l'on a découvert sur les ruines de Babylone des fragments de poteries datant donc d'au moins trois mille ans et sur lesquels étaient gravées les inscriptions suivantes : " Cette jeunesse est pourrie depuis le fond du cœur. Les jeunes sont malfaisants et paresseux. Ils ne seront jamais comme la jeunesse d'autrefois ". Socrate tenait aussi le même langage. Le monde ayant continué à tourner, ceci est particulièrement rassurant ! "



Et puis bien sûr, il y a, lié à l'être humain, ce qui est plus intime, plus sensible. Voici un témoignage sous forme de portrait écrit par Émeric d'Hautefeuille, où l'être humain est dépeint ici de façon tout à fait pittoresque.

Émeric d'Hautefeuille
Société des Forges et Aciéries du Creusot à Chalon-sur-Saône

" En janvier 1958, j'ai débuté mon premier emploi de salarié au " Petit Creusot ", à Chalon-sur-Saône, en Saône et Loire. Prononcez " Le petit Creuseau " ! Le premier jour, à huit heures, un gardien m'a guidé jusqu'au bureau de mon chef de service, Jean P. (ECP 36 +). De son " bocal " vitré, il avait l'œil sur sa cinquantaine d'employés, dessinateurs, projeteurs, ingénieurs. Ils étaient tous au travail et il était évident qu'ils avaient commencé plus tôt. P. me le confirma d'ailleurs : " Le travail commence à sept heures ! " me lança-t-il ! Mon chef d'études était " le père Guyot ", son pupitre se trouvait face au mien. Quand P. le critiquait devant tout le monde, après l'algarade, Guyot se grattait le menton et il grommelait en répétant " Sacrée boutique ! " avec philosophie.

De l'autre côté de l'allée, il y avait le père Fournier et derrière lui, son fils. Ce dernier se retournait de temps en temps en lui criant, " Papa ! Mets ton appareil ! "
Le vieil homme n'entendait rien car, pour économiser la batterie de son sonotone, il le débranchait régulièrement. Aussi quand il se raclait la gorge, longuement et fortement à cause du tabac, tous les types criaient en chœur " Arrête ! Dégueulasse !"

Au milieu du plateau trônait une calculatrice électrique, pour tout le service, avec des petits tambours qu'il fallait faire tourner pour indiquer les chiffres, son chariot avançait d'un cran pour chaque retenue, et faisait de curieux bruits. Des petits farceurs posaient en douce des divisions malignes, comme 1.000.000.000 par 1 ou de quoi faire pédaler la machine pendant un bon bout de temps !
On m'avait donné à calculer un plancher pour le bâtiment de l'agglomération de Hayange, où l'on mélangeait le minerai de fer à du charbon pulvérisé pour alimenter les hauts-fourneaux.
Ce plancher devait supporter deux mélangeurs qui pesaient chacun trois cent tonnes. Lorsque j'eus fini mes calculs de poutres et de solives, le bureau d'études de sidérurgie nous envoya un nouveau plan avec les mélangeurs déplacés de quelques mètres ; j'ai dû tout recommencer, aussi philosophe que le père Guyot ! "